L’exposition Vraoum ! présentée
en 2009 à La Maison Rouge à Paris a mis en regard des œuvres de bandes
dessinées et des œuvres d’art contemporain, ouvrant ainsi un champ d’étude
passionnant, celui du dialogue entre ces deux formes d’art. Elle s’annonce
ainsi :
« Little Nemo, Yellow Kid,
Tintin, Blake et Mortimer, Mickey, Superman, Astérix, Blueberry, Astro Boy, Le
Chat… Ces personnages et ces héros nés sous la plume des plus grands auteurs de
bande dessinée n'ont pas simplement fait les délices de millions de lecteurs à
travers le monde ; ils ont aussi influencé les artistes tels que Erró, Takashi
Murakami, Wim Delvoye, Bertrand Lavier, Alain Séchas, Wang Du ou encore Gilles
Barbier.
L’exposition VRAOUM ! présente
200 planches originales parmi les plus rares ou les plus célèbres du 9ème art
face à une cinquantaine d' œuvres d'art contemporain (peintures murales,
installations, etc.)
Une exposition à découvrir en
famille ! »
Hormis la formule finale, très
convenue et assez énervante (le sous entendu évident est que la bande dessinée
s’adresse aux enfants…
utiliset-t-on la même accroche pour une exposition Picasso ou Vermeer),
le programme est alléchant.
On en a en tous cas pour son argent
puisqu’on visite deux expositions en une.
Il y a d’une part un parcours de
l’histoire de la bande dessinée d’une grande richesse, très didactique et très
sérieusement conçu. La sélection de 200 planches originales exposées (je n’ai
pas vérifié le décompte du dossier de presse) me paraît très pertinente pour
donner une vision claire et synthétique des grandes époques de l’histoire de la
bande dessinée et de la variété des styles et des genres représentés. C’est un
grand plaisir de regarder ces planches. En tout cas, moi, j'adore ça !
Il y a d’autre part une exposition
d’œuvres d’art contemporain mettant en évidence l’influence que la bande
dessinée a pu avoir sur des artistes plasticiens. C’est en tous cas l’objectif
annoncé dans le programme. Je suis toutefois porté à croire qu’il ne s’agit pas
uniquement de cela. Les œuvres présentées témoignent aussi de la façon dont les
artistes utilisent ou recyclent Bande dessinée, ses personnages en premier
lieu, mais aussi son vocabulaire : bulles, cases… La popularité de la bande
dessinée, sa réputation d’innocence, voire d’innocuité, sa façon de produire un
effet de réel (par la narration) en restant indubitablement irréelle (les gros
nez, les super héros) semblent constituer des matériaux de forte valeur dans
leurs créations.
Quoiqu’il en soit cette exposition
est, pour le néophyte comme pour l’amateur éclairé, très intéressante. Et
drôle, ce qui ne gâte rien : le squelette de Pluto par Hyungkoo Lee – Ridicularis
- m’a ravi et la palme revient, selon moi, à l'installation de Gilles Barbier, l'Hospice.
En revanche, j'ai eu l'impression
que ces deux expositions se superposaient sans réellement dialoguer. Il est
vrai que s’il avait fallu présenter une planche de Mickey en face du Pluto de
Hyungkoo Lee et une autre de Superman en face de l’Hospice, l’ensemble
aurait tourné à la démonstration fastidieuse. Mais le fait même que ce ne soit
pas nécessaire (tout le monde connaît ou reconnaît le matériau de bande
dessinée utilisé dans chaque œuvre d’art contemporain exposée) met en question
l’intérêt d’une co-exposition.
L’ensemble ne tiendrait ainsi pas
complètement la promesse du passionnant livret de Pierre Sterckx s’il n’y avait
pas quelques cas de dialogues plus réciproques : The Foam, de Gilles
Barbier et surtout les 2 œuvres de Jochen Gerner exposées, TNT en Amérique
et Carte d’Afrique Occidentale me semblent illustrer de façon plus riche
et plus engageante les rapports que peuvent entretenir la bande dessinée et
l’art contemporain.
Je suis resté sur cette impression
jusqu’à la conférence de Alain Berland (dans le prolongement de l’exposition,
la Maison Rouge avait programmé une série de conférences ; celle ci a eu
lieu le 17 septembre)
Alain Berland est critique d’art,
membre de la rédaction du Journal Particules et collabore à la revue Mouvement.
Il a tenu une « conférence sur les rapports entre bande dessinée et art
contemporain : BD versus elites ». Je reproduis ici le court texte de
présentation de la conférence : « Récemment, la bande dessinée a
fait son entrée dans le monde de l’art contemporain et des musées d’art
affirmant ainsi sa reconnaissance esthétique et sa pérennité artistique. Cette
conférence abordera les modalités historiques de ces déplacements »
Cet énoncé m’interpelle à plus d’un
titre : Tout d’abord, si l’on considère que la bande dessinée est une
forme d’art et si l’on admet qu’étant produite aujourd’hui, elle est
contemporaine, lexicalement, elle est un art contemporain. Alors pourquoi
parler de son entrée dans le monde de l’art contemporain ? Je reconnais que cette
première remarque est inspirée par une naîveté feinte : les termes
« art contemporain » désignent des œuvres d’art uniques (peintures,
sculptures, installations videos…) exposées dans des galeries, des musées, ou
en extérieur. Dans cette acception, la bande dessinée ne fait en effet pas
partie du monde de l’art contemporain car elle n’en respecte pas les critères.
Mais je suis alors très dubitatif quant à son entrée dans le monde de l’art
contemporain : est elle réelle ? est elle nécessaire ? est elle
souhaitable ?
Commençons par écarter un contresens
possible. Le conférencier a souligné la frilosité des conservateurs des
institutions d’art contemporain vis à vis de la bande dessinée malgré quelques
avancées citées comme trop isolées ou trop timides : C’est le cas des
FRAC, très réticentes à s’aventurer dans le secteur de la bande dessinée ;
c’est le cas du MOMA de New York achetant quelques planches originales de
Robert Crumb mais n’ayant aucune autre œuvre de bande dessinée dans son
catalogue ; c’est aussi le cas du conservateur de la bibliothèque Kandisky
prêt à acquérir des fanzines punk de bande dessinée mais sceptique quant à la
pertinence d’acquérir la collection des Métal Hurlants.
Toutefois, lorsque le MOMA acquiert
des originaux de Crumb, il est possible que ce soit l’icône de la contre
culture qui soit visée plus que l’auteur de bande dessinée. Et lorsque la
Bibliothèque Kandisky s’intéresse à des fanzines de bande dessinée, c’est
certainement en tant que marqueurs historiques de l’apparition d’une esthétique
qui a contamine une grande partie du champ artistique.
Je crois donc qu’il ne faut pas
interpréter ces signes comme des
initiatives pour intégrer la bande dessinée à la grande famille de l’art
contemporain et, pour aller plus loin, il me paraît vain de vouloir forcer les
portes du musée et de la galerie d’art contemporain. Je formule deux objections
à ce programme :
La première est que la légitimité de
l’image ou de la planche de bande dessinée à figurer parmi des œuvres d’art
plastique me paraît loin d’être démontrée.
L’image de bande dessinée est au
service d’une narration et perd une grande partie de sa valeur quand on l’isole
de sa séquence. Il peut certes rester une image forte, un trait séduisant ou
expressif, une composition riche… Mais toutes ces qualités ont été initialement
mobilisées par l’auteur pour s’inscrire dans une succession d’images et non
pour être isolées. On peut quasiment dire que si l’image de bande dessinée
isolée montre une valeur artistique, c’est presque fortuitement (mais on ne le
dira pas, bien entendu ! ce serait faire injure au talent et au travail
investis par l’auteur dans la production de chacune des cases). Finalement, on
ne sait plus bien ce qui est montré lorsqu’on expose une case de bande dessinée
: exposée isolément, tire-t-elle son intérêt de sa qualité graphique propre ou
de l’évocation de la qualité de l’œuvre dont elle est extraite ?
Dans tous les cas, il s’agit de
concentrer dans un point (une image) une œuvre qui a comme dimension la durée,
afin de la montrer aux cotés d’œuvres qui ont comme dimension la profondeur.
C’est mettre la bande dessinée dans une situation bien difficile.
Ayant interpellé le conférencier sur
ce sujet, je reçus une réponse troublante que je compris ainsi : « Toutes
les images de bande dessinée n’ont pas la même légitimité à être exposées en
galerie et en musée, de même que certaines œuvres feraient mieux de rester dans
l’atelier de leur auteur ». Cela sous-entend que certaines images ont une qualité
plastique supérieure qui leur permet d’accéder au rang d’œuvre d’art
indépendamment du livre dont elles sont issues. Pourquoi pas, mais ce point de
vue appelle deux réactions : D’une part il est important de rappeler que
les autres images de la bande dessinée, celles qui n’ont pas été extraites et
exposées, n’ont pas le même statut que les œuvres d’art restées dans l’atelier
de l’artiste. Elles ne sont pas ratées car leur valeur provient de leur utilité
et de leur efficacité dans la narration. D’autre part, il convient de se poser
la question de l’intention de l’auteur lorsqu’il crée une image et de la
différence entre cette intention et celle de l’artiste dans son atelier
C’est la teneur de la deuxième
objection : L’intention de l’auteur de bande dessinée est généralement de
produire un livre qui sera reproduit à un certain nombres d’exemplaires qui
aboutiront entre les mains de lecteurs. Cette intention est différente de celle
de l’artiste plasticien qui est plutôt de créer un exemplaire unique à exposer
aux regards en galerie ou en musée ou dans un lieu public. Exposer une image ou
une planche de bande dessinée comme une œuvre d’art constitue ainsi une forme
de dévoiement ou, à tout le moins, pose la question cruciale des rôles
respectifs de l’artiste, du galeriste et du public : Est ce l’artiste qui
me montre son oeuvre ou le galeriste qui me montre un montage ?
Sur ce point ci, la réponse du
conférencier m’a parue plus satisfaisante : « les expositions les
plus intéressantes sont le fait de galeries qui commandent des œuvres originales
à des auteurs de bande dessinée, comme l’ont fait la galerie Anne Barrault avec
des œuvres de David B, ou la galerie Vallois, avec des œuvres de
Winschluss. »
(je cite de mémoire) Il s’agit alors d’exposer des œuvres plastiques réalisées
à cette fin par des auteurs de bande dessinée.
C’est finalement ce dernier échange
qui nous mène à la question la plus critique: Il est surprenant qu’il n’y ait
pas plus d’auteurs de bande dessinée qui adoptent aussi la posture d’artistes
plasticiens soit définitivement, soit parallèlement. Jochen Gerner, David B et
Winschluss ont déjà été cités ici et Hervé di Rosa, est un autre exemple. Mais,
ils sont au final peu nombreux, ou en tout cas, peu nombreux à être exposés au
regard de leur talent à produire des images capables d’impressionner fortement.
Ainsi, s’il n’y a pas de scandale à
ce que les lieux d’art contemporain n’achètent ni n’exposent d’images ou de
planches de bande dessinée, il y a certainement à s’interroger sur l’esprit
d’ouverture du monde de l’art contemporain et sur l’esprit d’aventure des
auteurs de bande dessinée. Peu d’auteurs de bande dessinée se sentent légitimes
dans le création plastique, peu de galeristes ont la curiosité et la volonté de
les accompagner dans cette démarche.
L’exposition Vraoum ! n’a pas
pu éviter quelques écueils. Elle a toutefois le grand mérite de montrer comment
une forme a nourri l’autre et de mettre en évidence que le chemin inverse peut
aussi se faire.
Pierre-Laurent Daures
Vincennes le 11 novembre 2009
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